Communiqué de presse

Il faudrait avoir le courage de construire nos maisons comme des labyrinthes. (Nietsche)

En dépit des formes physiques, tridimensionnelles de ses scupltures, le travail de Yann Géraud se situe peut-être d'abord du côté de la poésie et dans le champ plus large de la création littéraire. Le titre est en lui-même une proposition poétique.

Erehwon p.o.v, soit:

1. une référence: Erewhon ou De l'autre côté des montagnes est un roman de Samuel Butler, une dystopie satirique de l'Angleterre victorienne.

2. une énigme: "Erehwon" est l'anagramme des mots No Where (utilisée également par Butler dans son livre), Now Here, ici et maintenant, et new hero, nouveau héros.

3. une quête: la ville réelle d'Erewhon est située en Nouvelle Zélande (il est d'ailleurs amusant de noter que ce pays semble par nature exciter les imaginations fantaisistes, puisqu'il est souvent celui que choisissent ceux qui veulent créer un lieu sans avoir à le situer, de Peter Jackson à Samuel Butler).

4. une constellation: par-delà la généalogie du mot lui-même, ses sonorités étranges ouvrent tout un réseau d'associations serrées, un champ imaginaire très personnel où viennent s'engouffre les dieux anciens, Yot-Sototh et le mythe de Cthulhu de Lovecraft, la folie d'Hasil Atkins, les faits divers, les ovnis, la vivante et labryrinthique maison des feuilles de Danielewski et sa créativité narrative et graphique, Novalis, le Sturm und Drang, le golem de Frankenstein.

A l'imaginaire bizarre et héroïque que charrie le mot "Erehwon", Yann Géraud a aussi accolé "p.o.v.", l'abréviation de point of view. Et c'est une manière de renvoyer au spectateur, à sa circulation dans l'exposition, à son expérience dans l'espace réel, physique, de la sculpture: Dans Erehwon p.o.v., on ne pourra que se tenir à l'intérieur, l’extérieur n'étant pas accessible, écrit-il. L'espace ainsi occupé répond à une envie de confrontation directe, la visite de l'exposition ne pourra pas se faire en étant à l'extérieur, le spectateur sera englouti dans cet environnement, qui n'en est pas un d'ailleurs.

La sculpture de Yann Géraud peut se comprendre et se regarder comme une tentative d'"objectiver l'esprit" et de produire ces "structures visuelles/perceptuelles" qu'évoquait Denis Oppenheim en 1980. "Comment rendre compte en une forme du fonctionnement de l'esprit? Comment le traduire honnêtement?"

La réponse plastique à ces questions très spéculatives réside pour Yann Géraud dans une fidélité aux formes complexes et à la combinatoire. Elle tient aussi à la mise en avant continuelle du processus de création et de production, et à un réel souci de l'implication physique de l'artiste dans la production. Celui-ci reformule sans cesse dans ses oeuvres et dans ses notes un même commandement, montrer la manière dont les pièces sont produites, exhiber leur mode physique de fabrication: "Bien que singeant l'industrie dans sa réactivité, les formes produites ne doivent en aucun cas flirter avec une espèce de perfection. Elles doivent montrer la manière dont elles ont été fabriquées." Ou: "Ces pièces sont fabriquées humainement de la manière la plus simple et la plus rapide dans une implication physique totale." Ou encore cette exhortation à "préférer le charbon aux diamants".

Execution (2007) qui précède Erehwon p.o.v. dans le développement des recherches sculpturales de l'artiste relevait déjà d'une forme combinatoire. Cette sculpture labyrinthique et composée, qui évoque à la fois la forme d'un garrot et celle d'une machine, montre sa méfiance pour les formes simples: "une sculpture complexe accepte en son sein toutes pensées extérieures, contrairement à une forme simple qui pourrait s'apparenter à une forme fasciste et transcendentale. Une sculpture complexe est une sculpture généreuse qui se situe stricto sensu au niveau de l'homme, ni au dessus, ni au dessous."

Yann Géraud s'est intégralement emparé de l'espace de la Salle de bains avec ses grandes compositions désaxées: condensation d'une mythologie très personnelle en cinq scupltures (Odyssée, Tas, Welcome, Erehwon et New Original Erewhon House). L'exposition n'est pas une somme de propositions décoratives qu'on aurait simplement disposées dans l'espace. C'est un acte d'occupation énergique, une annexion.

 




Yann Géraud, Erehwon P.O.V. à la Salle de bains

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Exposition du 10 janvier au 8 mars 2009. La salle de bains, 27 rue Burdeau - 69001 Lyon. Tél.: +33 (0)4 78 38 32 33. Ouverture tous les jours sauf dimanche de 14h à 19h.




Déployant une rhétorique du combat, Yann Géraud poursuit un idéal romantique que la violence et l'ésotérisme de ses oeuvres masque d'abord. Mais ses aspirations n'ont rien d'inactuel: elles répondent au besoin de contester la standardisation de l'humain et celle de ses produits, d'échapper aux représentations massives, au vocabulaire médiatique et contrôlé, d'élargir le point de vue ou au contraire de le contraindre excessivement.

NOTA: Les citations de Nietsche, Oppenheim et toutes celles de Yann Géraud sont tirées de ses notes de travail et d'un entretien par mail avec Jill Gasparina en décembre 2008.


Archives expositions personnelles France

  Yann Géraud, Erehwon P.O.V.
  La Salle de bains, Lyon
  10.01 - 08.03.2009

Archives expositions personnelles (G)