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  Delphine Gigoux-Martin, Lorsque l’été lorsque la nuit
  Le CAIRN, Digne-les-Bains

  28.05 - 21.09.2014

Communiqué de presse



« "Lorsque l’été lorsque la nuit"

les étoiles plongent aux fonds des mers
s'accrochent aux branches des arbres et clignotent faiblement
je vois, avec les yeux fermés du grand sommeil,
les fantômes et les strates du passé ressurgir.
Les arbres deviennent des coraux,
les méduses des vaisseaux spatiaux,
la nuit coule sur la montagne,
la forêt pleure des océans
et laissent au bord du paysage
bêtes et hommes solitaires contempler l'échappée d'un univers noir.
L'entre deux mondes se glisse sous mes paupières éclaire,
ma pensée la plus sûre.»
Delphine Gigoux-Martin, avril 2014



La proposition de Delphine Gigoux-Martin pour le centre d’art du CAIRN est protéiforme à bien des égards. L’artiste immisce au sein de l’espace d’exposition un ensemble qui est à la fois réel et imaginaire. De grands dessins au fusain de forêts se déploient sur la totalité des murs, entourant le spectateur mais également une trilogie de renards naturalisés. Ces trois renards nyctalopes au centre de l’exposition rêvent et regardent la danse qui se joue devant eux.

















































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Celle d’animaux marins mystérieux se mouvant par le biais de vidéos-projections sur les « parois » du CAIRN. Ces fantômes anciens des profondeurs dégagent quelque chose de préhistorique qui nous rappelle les premières formes vivantes. Il apparaît alors un élément propre à la mythologie personnelle de l’artiste : une "grottification" de l’espace concret dans lequel le public se trouve. Delphine Gigoux-Martin réalise en ce lieu une sorte de « bulle » qui recréerait une idée fantasmée de la nature. De surcroît, ce mélange de forêts et d’animaux flottant rappelle la mer géologique qui se situait jadis sur le riche territoire montagneux du Pays Dignois.


Les formes se confondent, se jouxtent, s’élèvent et s’effondrent. L’artiste nous propose alors une lecture verticale : le récit démarre vers le bas (avec l’homme, les animaux, la nature végétale environnante) et s’élance vers le haut (avec le ciel, l’univers et ses constellations). Dans une symbolique de l’axe du monde - les pieds dans la terre et la tête dans le ciel -, l’arbre est le lien, le trait d’union entre ces deux sphères. D’emblée, un va-et-vient s’impose.


Présents par des phénomènes indirects, les visiteurs font corps avec la mise en scène. Leurs ombres se confondent aux formes présentes sur les murs et dans l’espace. Ils acquièrent ainsi une certaine importance dans l’exposition. Cela rappelle la trace de l’homme, de l’animal, de la nuit et de la mort. Une mort tangible, comme celle suggérée par l’animal taxidermisé, en l’occurrence ici le renard, figure tutélaire de l’exposition. Le renard est, dans le prisme de la réalité, encore aujourd’hui un animal dit « nuisible ». Chassé en permanence, cet animal est connu pour échapper à des situations grâce à sa ruse. Dans une autre mesure, utiliser la taxidermie est une solution pour se rapprocher au plus près du réel, dans une fixation de la mort. D’ailleurs, « naturaliser » signifie conjointement « rendre naturel » et « empailler ». Empreinte d’un corps, la taxidermie est le souvenir d’une bête vivante représentée au temps présent. Or, c’est bien une image du vivant qui tient ses attraits sous nos yeux. Pourtant, d’un point de vue subjectif, ces renards sont pour l’artiste des animaux psychopompes. Ici, perdus au milieu d’une installation qui arbore une nature mais qui n’en est pas une, ils se placent dans des postures attentistes et dubitatives.


Dans le second espace du CAIRN deux grands dessins nous apparaissent. L’un représente un renard bicéphale traversé par la constellation du Lynx, et l’autre, un renard se battant contre la constellation du Toucan, iconographie qui évoque les scènes de chasse de l’Histoire de l’Art. La scène naturaliste du combat du renard contre le Toucan rappelle que la violence se décrit dans le mouvement et renvoie à l’idée de sauvage. Avançant les yeux bien ouverts, Delphine Gigoux-Martin propose férocement un théâtre intense qui nous décale de notre perception normée. Cependant, elle adoucit souvent cette violence par une silhouette hypnotique comme le dessin animé de la méduse ; mais aussi par des références, qu’elle soit littéraire (La femme changée en renard, David Garnett, 1922) ou artistique : Le rêve de la femme du pécheur. Dans cette œuvre de 2008, Delphine Gigoux-Martin coula une centaine de poulpes dans une matière singulièrement délicate, la porcelaine. Sa pratique est remplie d’ambivalences et produit des phénomènes de contrastes forts afin que le contenu surgisse. Par ailleurs, l’artiste, dans son approche classique de la contemporanéité souhaite que la première impression du spectateur soit une récurrence à la beauté.


Contrairement à Abraham Poincheval en communion symbiotique avec l’animal, Delphine Gigoux-Martin est davantage en retrait. Elle établit une distance avec ces animaux qui l’entourent afin de mieux les voir évoluer dans ces mondes recréés. Ne les possédant pas, elle les sort consciencieusement de leur système originel, c’est-à-dire d’une condition de souvenir ou de trophée, pour les élever à un autre niveau. Grâce à son trophée, le chasseur est soit disant vainqueur de l’animal, c’est pourquoi il le fait empailler. Cela crée un effet miroir qui renvoie l’être humain à un état de triomphe. Dans l’exposition, l’artiste opère au contraire une représentation non glorifiante en positionnant les animaux dans un premier rôle. L’apparence des corps renvoie pourtant à un certain ridicule qui découle de cette transposition d’un être qui semble en vie, mais qui ne l’est guère plus que dans sa représentation.


Enfin, toujours dans le second espace du centre d’art, plusieurs photographies documentaires - dans lesquelles l’artiste ajoute une fiction -, sont disposées ça et là, de façon à former un nuage. Ce qui intéresse Delphine Gigoux-Martin dans ces photos sont les situations où elle peut projeter une autre histoire. Elle réalise ainsi des dessins d’animaux fantasmagoriques ou inspirés de l’art pariétal, des sorciers de la préhistoire, des licornes, des serpents… L’artiste dit, en parlant de ces artefacts, que ce sont de « drôles de dess(e)ins entre rêve et magie, retour de l’empreinte des océans sur la montagne, géographie retrouvée d’un membre fantôme.»


Ce voyage sensible que nous offre Delphine Gigoux-Martin positionne notre regard dans un entre-deux, un inframince entre la réalité et l’univers des songes. Une dualité ambivalente qui se traduit par la violence de la vie et le calme de la mort. Lorsque l’été lorsque la nuit se déploie ainsi au-delà d’un ultime souffle.


Exposition du 28 mai au 21 septembre  2014. CAIRN Centre d’art, 1 boulevard Victor Hugo - 04000 Digne-les-Bains. Ouverture du mercredi au dimanche de 12h à 19h. Entrée libre.



Delphine Gigoux-Martin, Lorsque l’été lorsque la nuit

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